Question 12 : Avez-vous eu des pertes humaines dans votre famille, dans vos amis ?


Nous retournions en Algérie, mais la crainte des attentats était là pourtant. Il ne faut pas oublier qu'après l'indépendance, dans les jours qui suivirent, il y eut des massacres dont les médias se sont bien gardés de parler. C'était horrible. Permettez moi dans une parenthèse, de vous en faire part, pour bien comprendre ce climat et cette tension qui régnait depuis des années, à cause de cette guerre. La guerre venait d'être décrétée terminée, mais la haine ne s'était pas éteinte. Il y a deux dates que personne ne peut oublier : Le 26 mars 1962, une semaine après la signature des accords d'Evian, et le 5 juillet 1962, quatre jours après le jour de l'indépendance. Vous comprendrez donc pourquoi les rapatriés d'Algérie et tout ceux qui étaient de leur côté, ne peuvent, en mémoire de tous ces morts, accepter aujourd'hui l'entérinement de la date du 19 mars 1962 pour commémorer la fin de la guerre d'Algérie.
Le 26 mars cela se passait à Alger, rue d'Isly. Une manifestation pacifique de civils se dirigeait vers le quartier de Bab-El-Oued. Ils venaient montrer leur solidarité avec les habitants de ce quartier qui était assiégé, par la police et l'armée sur ordre de Paris et de De Gaulle. Les habitants de Bab-el-Oued, ne pouvaient sortir. Dans ce quartier où s'étaient cachés tant de terroristes du FLN, qui avaient été délogés après un an de combat par les parachutistes de Massu, en 1957, et qui fut sans doute aussi en cette fin de guerre, le dernier refuge des résistants de l'OAS, le dernier bastion, ordre fut donné de les isoler. La manifestation pacifique qui rassemblait des hommes mais aussi des femmes avec leurs jeunes enfants, des personnes âgées, fut stoppée nette, devant la poste de la rue d'Isly, par un tir nourri d'armes automatiques des militaires français. 80 morts ! C'était la première fois que des Français, tiraient sur des Français.
Le 5 juillet 1962, à Oran, des foules considérables de musulmans descendaient vers le centre-ville. A la fête de joie que l'on aurait pu supposer pour eux, se substitua la fête de haine et de sang. Par milliers les français furent emmenés en camion vers le petit lac, un étang dans la banlieue d'Oran, quand ils n'étaient pas systématiquement égorgés et éventrés sur place.
Des femmes enceintes furent éventrées, un bébé fut envoyé contre un mur où son crâne éclata. Mon oncle se trouvait là, ce jour-là. Dans un bar où il allait boire son café presque tous les jours il vint se réfugier. C'était le matin, les manifestations avaient commencé depuis longtemps. Quand mon oncle entra dans le bar, il faillit se trouver mal : la tête du patron du bar était posée sur le comptoir. Il avait été égorgé. Mon oncle s'enfuit alors, et se cacha tout en haut d'un immeuble dans une vieille caisse à eau, où il attendit que passe l'horreur.
Ceux qui furent emmenés en camion ne revinrent jamais évidemment. Des témoins ont vus ces assassins jouer au football, avec les têtes des personnes égorgées … Bilan de cette journée : 5000 morts environ.
Voilà , ce que je sais de ces deux journées à jamais inscrites dans mon esprit.
Je pense souvent à ces familles meurtries, qui ont perdu un des leurs dans ces conditions ignobles, et je me dis que nous avons eu de la chance dans notre famille.
Nous avons eu quand même un cousin qui a été assassiné, mais je ne l'ai pas connu vraiment.
C'était un cousin de mon grand-père. Il avait une petite boutique de commerce, ou un bar, je ne sais plus. Juste avant l'indépendance, il avait eu des arabes qui étaient venus lui proposer courtoisement de racheter son commerce. Ils s'étaient mis d'accord, et avaient fixé rendez-vous pour la remise des fonds, mais ce cousin n'est jamais revenu de ce rendez-vous.
J'ai un cousin germain qui faillit se faire tirer dessus dans la rue, et qui fut sauvé de justesse par une autre personne proche, qui lui cria de se coucher au sol.
Mais par rapport à certains nous avons eu de la chance. Peut-on imaginer cette chance que nous avons de vivre, et surtout de vivre en paix ?


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