Question 11 : Dans quelles conditions s'est passé votre départ d'Algérie ?


Evidemment, avec un déchirement dans le cœur que nous ne pourrons jamais oublier.
Mais personnellement, sur un plan matériel, sans trop de pertes contrairement au reste de ma famille et des milliers d'autres familles qui ont tout perdu.
Au moment de l'indépendance, le 1er juillet 1962, nous nous trouvions à Tlemcen. Nous attendions la mutation de mon père, pensant que nous rentrerions en France puisque les accords d'Evian du 19 mars 1962, avaient eu lieu, décrétant la fin de la guerre et l'indépendance de l'Algérie. Ma mère, ma sœur et moi-même rentrions déjà en France.
Ce fut l'époque de l'exode des Français d'Algérie. Je crois qu'il existe suffisamment de témoignages photos, pour montrer la détresse de toute cette population, obligée de fuir et de tout abandonner dans la précipitation, souvent avec une valise seulement. Les pieds-noirs, ces Français d'Algérie, affublés de ce surnom qui fut prononcé par certains français de certains partis politiques de métropole pour nous désigner, nous " les colonialistes ", "les exploiteurs d'indigènes ". Oui, une partie de la population en France ne nous aimait guère, ne nous connaissant pas, ou seulement à travers le prisme déformant des médias politisés, qui avaient une vision déformée de notre Algérie Française. Jamais nous ne nous sommes désignés " pieds-noirs ". Ce n'est qu'en cette fin de la guerre d'Algérie, que pour la première fois nous employions ce nom nous désignant. Dans la détresse de l'abandon de notre terre, dans l'absence de repères en arrivant en France, ce mot de " pied-noir " était devenu notre emblème, et nous finîmes par l'arborer avec fierté. Je me souviens en Arles, en arrivant en France, je me promenais avec mon cousin, du même âge que moi, sur le boulevard des lices.
Lorsque nous vîmes passer une voiture, dont la passagère tendait sur le pare-brise arrière, une banderole où était dessinés deux pieds noirs. Je ne sais si c'est le fait que cette passagère était une jeune et jolie jeune fille de notre âge à peu près, ou bien le fait qu'elle osait afficher son identité pied-noire, nous eûmes, mon cousin et moi-même, spontanément, un même élan et un réchauffement du cœur qui nous fît pousser un cri de joie, de reconnaissance, et pourquoi ne pas le dire, d'amour, envers cette jeune fille que l'on ne vit que quelques secondes, nous faisant signe derrière son pare-brise et qui disparut au bout de la rue. Ces souvenirs me reviennent et je ressens encore la tristesse que nous ressentions d'avoir quitté notre "pays ". Aussi le hasard des rencontres de personnes que nous découvrions soudain pieds-noirs comme nous, nous emplissait de joie, et c'était réciproque. J'avais treize, quatorze ans, et heureusement, c'était aussi l'époque des années soixante. La musique m'aidait beaucoup à vivre mon exil. J'étais déjà fan de Johnny à Oran, où un copain me l'avais fait connaître par le premier numéro de la revue " Salut les Copains ". J'avoue qu'aujourd'hui encore j'écoute Johnny avec plaisir.
Pour en revenir aux conditions de mon départ d'Algérie, je me trouvais donc en Arles, avec ma mère et ma sœur. Nous avions rejoins le reste de notre famille, c'est à dire mes oncles et tantes, mes cousins et cousines. Arles fut notre lieu de chute. Mon père était resté en Algérie, et attendait sa mutation. Persuadés que nous serions mutés quelque-part, en France, mais la mutation tardant à venir, ma mère prit la décision de m'inscrire au lycée Frédéric Mistral d'Arles. Peu de temps après, nous reçûmes la nouvelle de la mutation, et ce fut un choc : Mon père était muté, devinez-où ? … A Oran ! Nous n'en revenions pas. En effet mon père étant Maître-Tailleur Militaire, et l'armée ayant reçu l'ordre de rester encore en Algérie pour une certaine période, nous repartîmes vers l'Algérie pour un an. Et à Oran, de surcroît ! Je ne saurai dire mon sentiment précis à ce moment là. A l'inquiétude de retourner, avec le risque de se faire assassiner, était mêlé ce sentiment peut-être plus fort encore de bonheur, de retrouver ma ville natale, que j'étais persuadé ne plus revoir. Un an en Algérie, et puis ensuite mon père fut muté en Allemagne, à Baden-Baden.
Je pense que nous avons eu la chance que mon père soit fonctionnaire dans l'armée. Nous avions des facilités pour les déménagements, mais combien d'autres n'ont pas eu la possibilité de déménager leurs meubles, et ont dû tout abandonner.


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